mercredi 5 octobre 2016

L'autochtone imaginaire?

Au début des années 2000, Marc Prensky (2001) nous présentait une nouvelle variété de l’espèce humaine : l’autochtone du numérique (digital native). Né après la révolution du PC, ayant grandi, la souris à la main, en pleine révolution des réseaux numériques, ce nouvel humain est maître du multitâches, rabouteurs de haut vol d’informations  glanées adroitement sur les réseaux, jongleur d’un monde social virtuel. C’est surtout et avant tout un nouveau type d’apprenant pour lequel  l’enseignement supérieur moderne est très mal adapté.

Disons-le d’emblée : le techno-jovialisme de Prensky et d’autres oracles du genre (voir la Net Generation  de Tapscott (1999)) ne relevait pas d’un véritable effort de documenter concrètement les utilisations que font les jeunes des technologies de l’information (Selwyn, 2009). Pas surprenant que les études empiriques font le portrait d’une tout autre réalité, comme le concluait sobrement une imposante revue de la littérature :

There is no evidence that there is a single new generation of young students entering Higher Education and the terms Net Generation and Digital Native do not capture the processes of change that are taking place (Jones et Shao, 2011).
Ce n’est donc pas qu’il n’y a pas eu de changements, mais qu’ils sont plus complexes et sans doute beaucoup plus subtils que décrits. Un des changements les plus marquants de la dernière décennie est sans doute la présence grandissante des technologies mobiles (portables, tablettes et téléphones intelligents) et des réseaux qui les alimentent (Wifi, données cellulaires). L’autre est la  popularité  grandissante des réseaux sociaux.

La différence entre  les « Milléniaux » et leurs aînés est à cet égard indiscutable. Nos cadets sont de loin les plus grands utilisateurs des technologies mobiles et des réseaux sociaux (McCoy). Si ce fort taux d’adoption  faisait de ces utilisateurs une véritable nouvelle génération d’apprenant plus performant, on s’en réjouirait. La réalité, encore, n’est pas si simple (Selwyn, 2009). Quiconque enseigne aujourd’hui au niveau collégial ou universitaire est conscient de l’omniprésence des technologies mobiles dans les salles de classe. Ces technologies sont devenues une source de distraction croissante pour les étudiants. Une étude récente (McCoy) offre un constat que plusieurs d’entre nous sont en mesure de faire intuitivement. Parmi les étudiants sondés dans les universités américaines, une grande majorité utilise couramment  les technologies mobiles en classe pour des activités « hors cours » (textos, réseaux sociaux, courriels, etc.). Il n’est pas facile de cerner les effets de cette « distraction numérique », mais la littérature sur le multitâche (voir par exemple Kraushaar et Novak (2010)) indique des conséquences négatives sur la performance académique.

Les étudiants sont distraits en classe. Il n’y a rien de nouveau ici. C’est surtout que leurs moyens de distraction sont devenus beaucoup plus efficaces et visibles. Les appels à la prohibition sont nombreux de la part des enseignants, mais je ne suis pas convaincu qu’une telle tactique aille au cœur du problème. L’étude de McCoy fait ressortir qu’un des bénéfices principaux que les étudiants retirent de l’emploi des technologies mobiles en classe est de « tromper l’ennui ». Si L’ennui persiste, les étudiants ne  seront sûrement pas moins distraits. Ils le seront simplement moins visiblement. La solution serait de faire appel aux technologies mobiles – de les enrôler -- pour rendre la classe moins ennuyante.

Jones, Christopher, et Binhui Shao (2011). The Net Generation and Digital Natives, Implications for Higher Education : A literature review commissioned by the Higher Education Academy. Milton Keynes, Higher Education Academy En ligne. <https://www.heacademy.ac.uk/system/files/next-generation-and-digital-natives.pdf>. 

Kraushaar, James M., et David C. Novak. 2010. «Examining the Effects of Student Multitasking With Laptops During the Lecture». Journal of Information Systems Education,  vol. 21, no 2, p. 241-251. En ligne. <https://www.researchgate.net/publication/234074902_Examining_the_Effects_of_Student_Multitasking_with_Laptops_during_the_Lecture>. 

McCoy, Bernard R. «Digital Distractions in the Classroom Phase II: Student Classroom Use of Digital Devices for Non-Class Related Purposes». Journal of Media Education,  vol. 7, no 1.  

Prensky, Marc. 2001. «Digital Natives, Digital Immigrants». On the Horizon,  vol. 9, no 5. En ligne. <http://www.marcprensky.com/writing/Prensky%20-%20Digital%20Natives,%20Digital%20Immigrants%20-%20Part1.pdf>. 

Selwyn, Neil. 2009. «The digital native – myth and reality». Aslib Proceedings,  vol. 61, no 4, p. 364-379. En ligne. <http://www.emeraldinsight.com/doi/abs/10.1108/00012530910973776>. 

Tapscott, D. 1999. «Educating the Net generation». Educational Leadership,  vol. 56, no 5.  


1 commentaire:

  1. Ton billet m’a amenée à revenir sur mes réflexions suite au visionnement de la capsule de Marchand (2016). J’imaginais une sorte de tétraèdre avec aux sommets : le savoir croissant et éphémère, les apprenants, les enseignants et l’université, des composantes qui semblent évoluer/se transformer selon des contextes socioculturels différents. L’avantage de cette figure c’est qu’elle permet aussi une analyse de chacune des 4 faces (voir des triptyques), dont la relation « désarticulée, parait-il » savoir-enseignants-apprenants/autochtone imaginaire.

    Pourquoi cet ennui de la part des apprenants? Est-ce la manière d’enseigner, le curriculum du cours ou les dispositifs d’enseignement conventionnels ancrés dans l’immobilisme? Comme de nombreuses références consultées, je pense que ce qui a changé, ce sont les attentes des milléniaux, leurs manières de s’informer et de communiquer et leur rapport au savoir. Endrizzi (2013) insiste sur le fait que les étudiants d’aujourd’hui ne sont pas les mutants numériques qu’on imagine. Comme toi, l’auteure est très critique envers l’argumentation générationnelle de Prensky (2001). Elle le fait à travers deux questions auxquelles elle répond négativement : Les étudiants sont-ils techno-compétents parce qu'ils utilisent beaucoup les TIC ? Les étudiants sont-ils critiques vis-à-vis des enseignants qui utilisent peu les TIC dans leurs cours ?

    La solution est effectivement dans la reprise du contrôle par les enseignants en misant sur la pédagogie et non un changement radical de paradigme pédagogique. Il leur revient de créer des conditions favorables à l’apprentissage en conciliant apprentissage et opportunités du numérique.

    Endrizzi, L. 2013. « Université des sciences en ligne (Unisciel) ». In Focus pédagogie #1.
    .

    Marchand, L. 1998. « Un changement de paradigme pour un enseignement universitaire moderne ». Distances, vol. 2, no 2, p. 7-25.

    Marchand, L. 2016. Le milieu universitaire québécois: d'hier à demain. En ligne

    Prensky, M. 2001. « Digital Natives, Digital Immigrants ». On the Horizon. Vol. 9, no 5, p. 1-6.
    < http://www.marcprensky.com/writing/Prensky%20-%20Digital%20Natives,%20Digital%20Immigrants%20-%20Part1.pdf >.


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