vendredi 16 septembre 2016

Un changement de paradigme magistral

L’université est un endroit où les notes de cours des professeurs passent directement aux notes de cours des étudiants, sans jamais passer par le cerveau des uns ou des autres.
Citation faussement attribué à Mark Twain

Je sors de classe, un autre cours de 3 heures fini. Une bonne performance, je crois. Comme enseignant, je suis du genre volubile et animé (une grande gueule, diront certains). Le sempiternel Powerpoint accompagne mon discours. C’est sûr que j’essaie d’aller chercher les étudiants, de les faire participer. Je pose des questions, j’utilise Socrative, mais ne nous leurrons pas, ça demeure essentiellement un cours magistral. J’ai fait ma « job », rempli les attentes de mon employeur et fort possiblement de mes étudiants (enfin, ceux qui étaient là).

Malgré tout, il y a un malaise. L’exercice d’enseignement magistral est stimulant, mais depuis les tous débuts de ma carrière d’enseignant universitaire, il me laisse dubitatif. Qu’elle est vraiment l’avantage pédagogique du « présentiel », d’entasser les étudiants à heures fixes pour leur faire apprendre quelque chose? Qu’est-ce que les étudiants retiennent vraiment de la logorrhée verbale avec laquelle je les assaille? Répondre honnêtement à cette question, c’est remettre beaucoup de choses en question.

Dans sa présentation à la Royal Society of Arts, Kenneth Robinson (RSA Animation, 2010) retrace les origines de l’éducation publique (primaire et secondaire) à la période de la Révolution industrielle. Ses caractéristiques  principales (test standardisé, progression en cohorte, formations disciplinaires en silos) s’apparentent encore aujourd’hui au monde de la production industrielle (bien que nous soyons dans un monde « post-industriel »). Plusieurs des critiques qu’il soulève pourraient s’appliquer à l’éducation supérieure (universitaire). Mais les traditions pédagogiques de l’éducation supérieure ont des racines plus anciennes que l’éducation publique ou la révolution industrielle. Le terme « lecture » est utilisé en anglais pour dénoter le cours magistral. Il nous rappelle qu’à ses débuts, au Moyen-Âge, l’enseignement universitaire était essentiellement basé sur la lecture à haute voix, par le maître, d’un ouvrage écrit. Et les étudiants prenaient des notes du mieux qu'ils pouvaient. Une approche très utile à une époque où les livres sont rares et chers. Force est de constater que l’enseignement universitaire, malgré les siècles écoulés, est demeuré plutôt fidèle à cette tradition. Le cours magistral demeure l’approche dominante en enseignement universitaire (on y a tout de même ajouté le tableau noir).

Les critiques du cours magistral comme méthode d’enseignement sont légion (voir par exemple Murray (1997) et Saint-Onge (2014)). Pourquoi alors cet entêtement à reproduire ce modèle boiteux? Je n’oserais répondre pour les autres. Dans mon cas, on ne m’a jamais forcé explicitement à faire de l’enseignement magistral. Mais sans formation pédagogique, mon réflexe a été de reproduire le modèle que j’ai connu comme étudiant (en oubliant trop facilement que je n’étais pas à cette époque un grand admirateur des cours magistraux). Il y a aussi bien entendu les subtils messages du contexte institutionnel, comme l’aménagement des classes (de longues tables en rang d’oignons), fait « sur mesure » pour l’enseignement magistral. Les attentes plus ou moins explicites : si je ne parle pas en avant, est-ce que je « donne » vraiment un cours. Enfin, avouons-le, une fois qu’on s’y est fait, il y a quelque chose de rassurant et de confortable dans le cours magistral, un sentiment de devoir accompli (comme faire son lit le matin en sachant très bien qu’on le déferra le soir venu).

Si d’un point de vue pédagogique l’enseignement magistral a toujours été plus ou moins boiteux, certains soulèvent que la situation s’empire. Selon Prensky (2001), l’enseignement  magistral est encore moins cognitivement approprié pour les étudiants actuels qui ont été élevées avec la présence constante des TIC (technologie de l’information et des communications) et dont le cerveau fonctionnerait différemment des étudiants de générations précédentes. Cette thèse un tantinet hyperbolique (qui ne repose d’ailleurs sur aucune étude sérieuse) a été mainte fois critiquée (voir McKenzie (2007) pour la critique la plus virulente). Il n’empêche que l’arrivée des TIC a bel et bien transformé l’environnement de classe : les étudiants ont aujourd’hui les moyens de tromper de façon active l’ennui que les étudiants de tout temps ont ressentis. Et les enseignants se plaignent maintenant constamment de cette situation. Mais n’est-ce pas en fait une opportunité perdue? Les TIC peuvent nous aider transformer la classe en un environnement dynamique où les étudiants cherchent, lisent, discutent et produisent … et apprennent mieux? Le défi est dans la cours des enseignants et des institutions universitaires.

McKenzie, Jamie. 2007. «Digital Nativism, Digital Delusions and Digital Deprivation». From Now On : The Educational Technology Journal,  vol. 17, no 2. En ligne. <http://www.fno.org/nov07/nativism.html>.   Consulté le 14 septembre 2016.

Murray, Kate, et Ranald Macdonald. 1997. «The disjunction between lecturers' conceptions of teaching and their claimed educational practice». Higher Education,  vol. 33, no 3, p. 331-349. En ligne. <http://dx.doi.org/10.1023/A:1002931104852>. 

Prensky, Marc. 2001. «Digital Natives, Digital Immigrants». On the Horizon,  vol. 9, no 5. En ligne. <http://www.marcprensky.com/writing/Prensky%20-%20Digital%20Natives,%20Digital%20Immigrants%20-%20Part1.pdf>. 

RSA Animation. 2010. «Sir Kenneth Robinson : Changing Education Paradigms».  En ligne. <https://www.youtube.com/watch?v=zDZFcDGpL4U>. Consulté le 12 septembre 2016.

Saint-Onge, Michel. 2014. Moi j'enseigne, mais eux apprennent-ils ?  , 5e édition. Coll. «Pédagogie/formation L'essentiel». Lyon: Chronique sociale, 123 pages p.  


4 commentaires:

  1. Le mercredi 21 septembre 2016

    Les changements de paradigmes en éducation

    « (…) si je ne parle pas en avant, est-ce que je "donne" vraiment un cours.»

    D'après Legendre (2005), un cours est « un ensemble d'activités reconnues d'enseignement et d'apprentissage devant favoriser l'atteinte d'objectifs de formation bien précis dans le cadre d'un ou de quelques programme d'études ».

    Par conséquent, si les formules pédagogiques que nous décidons d'emprunter s'avèrent plus pratiques qu'académiques ou magistrales, et qu'elles permettent d'atteindre les objectifs pédagogiques fixés, alors oui, nous « donnons » un cours.

    Libre à nous donc de retenir, parmi les stratégies pédagogiques existantes (Basque, 2006), celles qui favoriseront l'apprentissage de nos étudiants.

    Il s'agit d'ailleurs là d'une habitude que j'exploite régulièrement, encouragée par les formations reçues du Centre de formation en soutien à l'académique (CFSA) de l'UQÀM.

    En guise d'exemple, voici comment j'active l'une d'entre elles, soit l'apprentissage par les pairs (ou tutorat) (Chamberland et al. 1995), dans mon cours Conception de projet à l'ESG UQÀM.

    Pendant 90 minutes, je partage mon flambeau à des équipes de 3 à 5 étudiants afin qu'ils étudient entre eux une question donnée à l'aide des capsules et de lectures préalables et, à terme, qu'ils exposent leurs réponses devant leurs pairs.

    Cette activité commande un tonique changement de rôles, en comparaison avec le magistral : je deviens guide (maïeutique de Platon), coache (Raucent et al., 2010) mais aussi évaluatrice et consolidatrice des connaissances (Leroux, 2014) et eux d'actifs socio-constructeurs de connaissances (Saint-Onge, 2000).

    Cette bouffée d'air frais tend d'ailleurs à significativement motiver mes étudiants (Viau, 2014) et à me faire m'exclamer : « devoir accompli!».

    Références

    Basque, J. (2006) L'élaboration du scénario pédagogique. Texte 441. Montréal : TELUQ.

    Cours. (2005) Dans R. Legendre, Dictionnaire actuel de l'éducation. Montréal : Guérin.

    Leroux, J.L. (2014) Évaluer pour faire apprendre. Dans Ménard, L. et St-Pierre, L. (dir.), Se former à la pédagogie de l'enseignement supérieur (p. 333-353). Montréal : Association québécoise de pédagogie collégiale.

    Chamberland, G., Lavoie, L. et Marquis, D. (1995). 20 formules pédagogiques. Sainte-Foy, Québec : Presses de l'Université du Québec.

    Raucent, B., Verzat, C. et Villeneuve, L. (dir). (2010) Accompagner des étudiants. Bruxelles : de Boeck.

    Saint-Onge, M. (2000). Moi j'enseigne, mais eux apprennent-ils? 2e édition. Montréal : Beauchemin Chenelière Éducation.

    Viau, R. (2014). Savoir motiver les étudiants. Dans Ménard, L. et St-Pierre, L. (dir.), Se former à la pédagogie de l'enseignement supérieur (p. 235-256). Montréal : Association québécoise de pédagogie collégiale.

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  2. Bonjour Éric !

    Tes observations et tes questionnements m’interpellent. Je suis d’accord avec l’idée qu’un enseignement strictement magistral, un exposé, est problématique en termes d’enseignement. Il l’est d’autant plus dans une faculté d’éducation, qui devrait montrer qu’il est possible de faire autrement.

    Je ne suis toutefois pas prêt à dire que le « présentiel » ait peu d’avantages. À mon avis, la force du présentiel, c’est son potentiel d’interaction. Ce qui est malheureux, c’est qu’il ne soit que si peu utilisé dans les cours traditionnels, d’où, selon moi, l’ennui des étudiants, qui ne sont pas impliqués dans la construction de leur nouveau savoir. Si le savoir se bâtit en interaction (Lautier, 2006 ; Vanhulle, 2009), l’interaction ne devrait pas se limiter au fait de poser des questions ponctuelles pour obtenir de la rétroaction. Buysse et Vanhulle (2009) suggèrent que l’interaction se fasse entre le maître et ses élèves (et pas seulement entre apprenants) pour que l’enseignant puisse faire émerger les représentations naïves et les connaissances antérieures des étudiants (Cariou, 2006), amener ces derniers à voir les limites de leurs propres raisonnements (Frappier, 2009) et leur permettre d’arriver aux conclusions auxquelles on voudrait les voir arriver (Jodelet, 2008).

    Bien sûr, cela implique de repenser son enseignement. Il est plus difficile de fonctionner ainsi dans un grand groupe. Peut-être est-ce de ce côté qu’il faudrait porter la réflexion ?

    Ce type d’interaction est aussi difficile à envisager quand on est pressé par « tout ce qui doit être enseigné ». Dans un monde où les savoirs vont en se multipliant chaque jour, essayer de tout enseigner apparaît être une impasse. Peut-être devrait-on miser sur la compréhension de savoirs ciblés et sur le développement de compétences et arrêter de courir derrière une vision encyclopédique qu’on ne peut espérer rattraper ?

    Les développements de tout un volet des TICs vont d’ailleurs dans le sens de faciliter les échanges. Les travaux de Roberge (2006, 2008) sur la rétroaction par la correction orale enregistrée tentent justement de reproduire cette interaction individualisée sur les productions des étudiants.

    Finalement, les références me manquent, mais je crois me souvenir que l’école reste encore le lieu le plus important de socialisation pour l’individu. Il semblerait même que la proportion de gens qui souffrent de solitude se soit accrue significativement depuis l’essor des TICs, ce qui suggère que le virtuel ne parvient pas encore à remplacer efficacement le « présentiel ».

    Références

    Buysse, A. et Vanhulle, S. (2009). Écriture réflexive et développement professionnel: quels indicateurs? Questions vives, 5(11), 225‑242.

    Cariou, D. (2006). Le contrôle de la pensée naturelle en situation didactique. Dans V. Haas (dir.), Les savoirs du quotidien. Transmissions, Appropriations, Représentations (p. 119‑130). Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

    Frappier, M. (2009). « La gentillesse est surestimée » : Dr. House et Socrate sur la nécessité du conflit. Dans H. Jacoby (dir.), Dr. House les secrets d’un antihéros (p. 119‑132). Marne-la-Vallée : Music & Entertainment Books.

    Jodelet, D. (2008). Le mouvement de retour vers le sujet et l’approche des représentations sociales. Connexions, (89), 25‑46.

    Lautier, N. (2006). L’histoire en situation didactique: une pluralité des registres de savoir. Dans V. Haas (dir.), Les savoirs du quotidien. Transmissions, Appropriations, Représentations (p. 77‑89). Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

    Roberge, J. (2006). Corriger les textes de vos élèves: précisions et stratégies. Montréal : Chenelière Éducation.

    Roberge, J. (2008). Rendre plus efficace la correction des rédactions rapport PAREA. Montréal. Récupéré de http://www.cdc.qc.ca/parea/786948_roberge_correction_andre_laurendeau_PAREA_2008.pdf

    Vanhulle, S. (2009). Des savoirs en jeu aux savoir en « je » : cheminements réflexifs et subjectivation des savoirs chez de jeunes enseignants en formation. Berne : Peter Lang.

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  4. Bonjour, votre billet est très intéressant et les analogies sont bien "imagées". Votre remise en question est tout à fait pertinente et nous comprenons bien votre remise en question. Il y a aussi dans votre billet l'idée qu'il y a une opposition entre une approche pédagogique transmissive (que l'on appelle souvent « traditionnelle » et je ne suis pas tout à fait d'accord avec le terme) et les approches actives. Cet argumentaire est également soutenu par plusieurs. À suivre. ;)

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