À la lecture du manuel de Branch (2009), on se rend compte
que le contexte dans lequel le modèle ADDIE est conçu pour être déployé (ou du
moins celui dans lequel il s’attend à ce qu’il soit déployé) n’est pas celui de
l’enseignant travaillant seul, mais plutôt celui d’une équipe maîtrisant toutes
les compétences nécessaires pour la conception et la production d’un cours en
ligne. Sous cet éclairage, le design pédagogique s’apparente plus à une projet
majeur d’ingénierie qu’à l’activité semi-improvisée, un peu broche à foin et
plutôt solitaire qui caractérise mon expérience de l’enseignement
universitaire. C’est comme avoir passé son temps à gratter dans son potager
pour se rendre compte que d’autres s’attaquent aux leurs comme s’ils allaient
reproduire Manic 5 (d’où, sans doute, le terme « ingénierie pédagogique »).
Tu regardes ta petite brouette et tu te sens un peu découragé. Mon expérience
n’est peut-être pas typique, mais je soupçonne qu’elle est loin d’être unique.
Il y a vraiment un aspect artisanal et solitaire au travail d’enseignant
universitaire (du moins dans les domaines avec lesquelles je suis familier).
Travail d’équipe et gestion de projet sont des termes qui nous sont étrangers,
pas nécessairement par manque de volonté, mais par manque de ressources, de
repères et d’outils.
Josianne Basque, de la TELUQ, est sans doute celle qui a
contribué le plus à populariser le concept d’ingénierie pédagogique au Québec. Déjà
en 2004, l’auteur soulevait le fait que l’introduction des TIC dans
l’enseignement introduit de la complexité (p. 9) (comme si la tâche
n’était pas à la base déjà très complexe). Elle souligne aussi que cette
situation entraînerait l’intervention possible d’autres acteurs dans le
processus d’ingénierie pédagogique, tout en exprimant le souhait que le
professeur (spécialiste de contenu) demeure « le responsable incontesté et le
pivot central » (p. 10). Douze ans plus tard, je peux la rassurer :
malgré l’avènement des TIC, le rôle du professeur demeure, dans mon expérience,
central et incontesté. Et pour une raison bien simple : il demeure
relativement seul et sans support, avec sa brouette, à tenter d’ingéniérer son
petit jardin. Déjà mal équipé en matière de pédagogie, il ou elle doit
maintenant jongler avec la technologie.
Basque, J. 2004. «En quoi les TIC
changent-elles les pratiques d’ingénierie pédagogique du professeur d’université?».
Revue internationale des technologies en
pédagogie universitaire, vol.
1, no 3.
Branch, Robert M. 2009. Instructional Design: The ADDIE Approach.
New
York City: Springer US.
J’ai bien aimé lire ce billet qui me rejoint parfaitement. La solitude, je la ressens souvent aussi. Ceci dit, nous avions cette discussion l’autre soir sur le connectivisme et je réalise que je m’y soumets assez facilement. Cette capacité à co-apprendre et aller chercher l’information là où elle se trouve, je l’utilise même en classe (Siemens, 2005). Nous discutions jeudi dernier avec mes étudiants sur l’industrie de la musique et l’idée m’est venue de comparer le nombre de rappeur français en fonction de la population française mondiale et du marché. J’ai donc mis deux étudiants sur le coup qui ont fait la recherche en temps réelle pendant que je poursuivais mon explication. Sans l’internet, sans les capacités de recherche de mes étudiants (qui, je dois l’avouer, ne sont pas toujours impressionnantes), j’aurais dû trouver une autre idée. Or, dans ce contexte, je ne suis plus ‘complètement’ seul. Je demeure, tel que tu le cites, « le responsable incontesté et le pivot central », mais j’ai maintenant de petites mains supplémentaires qui m’appuient à l’occasion. Et je pense qu’il ne faut pas les sous-estimer ces petites mains car les étudiants veulent participer à leur enseignement (Endrizzi, 2012).
RépondreSupprimerEndrizzi, L. (2012). Les technologies numériques dans l’enseignement supérieur entre défis et opportunités. Dossier d’actualité veille et analyse IFE, 78, 30p.
Siemens, G. (2005). Connectivism: A Learning Theory For The Digital Age. International Journal of Instructional Technology and Distance Learning, 2(1), 3-10.
Salut Éric ! Salut Alexandre !
RépondreSupprimerJe me permets un commentaire double, puisque vos billets, de par leur préoccupation commune à l’égard d’un soutien au développement des compétences pédagogiques de base, soulèvent pour moi une même question.
N’y a-t-il pas une réflexion fondamentale à faire sur le rôle de l’enseignant aux cycles supérieurs?
Je dois vous avouer bien candidement que ma formation initiale en enseignement au secondaire, ordre d’enseignement pour lequel il est impensable de dissocier l’expertise disciplinaire des réflexions pédagogiques et didactiques nécessaires son enseignement, me laisse perplexe devant les perspectives dominantes aux cycles supérieurs. Pour moi, être enseignant devrait requérir minimalement cette double expertise, peu importe l’ordre d’enseignement visé.
D’une part, cette double expertise permettrait sans doute au souhait de Basque (2004), quant au fait que le professeur (alors spécialiste de contenu et de pédagogie) demeure « le responsable incontesté et le pivot central » (p. 10), de devenir réalité. Plusieurs chercheurs, défenseurs des didactique disciplinaires, seraient d’ailleurs en faveur de ce point de vue, puisqu’ils considèrent la réflexion didactique comme étant indissociable des contenus à enseigner (Reuter, 2014).
Pourtant, d’autres chercheurs voient « des tendances communes, des éléments de théorisation qui se croisent, voire des démarches de construction de concepts traversant les différentes didactiques, [comme des] indices de la constitution d’un champ commun » (Schneuwly, 2014, p. 14) qui rendrait possible une didactique générale et transdisciplinaire.
Si j’ai un penchant naturel pour un minimum de double expertise (disciplinaire et didactique, qu’elle soit disciplinaire ou générale), les réflexions conduites dans le cadre de mon projet de thèse, mes interventions dans le cours de pratique réflexive (dans lequel j’accompagne des enseignants d’autres disciplines que la mienne), les réflexions qui traversent mes billets de blogue (entre autres, à l’instar de Bates (2015), quant au fait que les principes d’enseignement qui s’appliquent en présentiel ou à distance sont les mêmes) me portent à croire qu’une partie du problème vient peut-être de ce « besoin de contrôle » et de cette croyance qu’il « faut » être central en tant qu’enseignant.
Selon vous, que devrait-on valoriser (et reconnaître) comme rôles et responsabilités de l’enseignant?
Références
Basque, J. (2004). En quoi les TIC changent-elles les pratiques d’ingénierie pédagogique du professeur d’université? International Journal of Technologies in Higher Education, 1(3), 7‑13.
Bates, A. W. (Tony). (2015). Teaching in a Digital Age. [s.l.] : open.bccampus.ca.
Reuter, Y. (2014). Didactiques et disciplines: une relation structurelle. Éducation Et Didactique, 8(1), 53‑64.
Schneuwly, B. (2014). Didactique: construction d’un champ disciplinaire. Éducation Et Didactique, 8(1), 13‑22.